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Fête de la critique 2018

jeudi 2 août 2018, par Sarah

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La fête de la critique, enfant de la ZEC, s’est déroulée cette année sous le signe de "Partir en livre", la fête de la littérature jeunesse.

Voici la critique définitive, élaborée depuis une matière collective par Joël Kerouanton :

I poczekać [1]

Jeunes, moins jeunes, pas jeunes du tout, jeunes dans la tête, lectrices et lecteurs sans âge, une vingtaine de critiques se sont rassemblés pendant une semaine [2] dans le « four » de L’Embarcadère, touché de plein fouet par la canicule. Le réchauffement climatique allait-il chauffer ces lecteurs au point de les conduire à « lâcher leurs commentaires » dans la librairie au lieu de piquer une tête dans l’Atlantique, au lieu de s’immerger corps et âmes dans la Coupe du monde de football ? Le pari était loin d’être gagné, et c’est à l’aide de brumisateurs Évian [3], d’eau fraîche du robinet, de thés glacés, de jus de pomme de la Coop du coin et autres boissons désaltérantes que ces lecteurs furieux ont traversé LA semaine caniculaire de l’été.

Avant de lâcher les commentaires, il a fallu choisir un livre dans le genre « album pour adolescent ». Cinq ont été lus, avant de faire l’objet d’un vote à bulletin secret [4] dans un vrai isoloir et une vraie urne prêtés par les services électoraux de la Ville de Saint-Nazaire — on ne rigole pas avec la démocratie culturelle. Verdict : L’âme égarée l’emporte de quelques voix sur Fourmis, loin devant L’Argent, Le Géant du lac et Dans la tête d’Albert.
Le tout devant un volontaire dévoué à l’art d’huissier.

S’il y a un consensus dans la lecture d’Une âme égarée, d’Olga Tokarczuk et Joanna Concejo, c’est bien la façon dont les lecteurs-trices sont entrés dans ce livre à l’aspect old shool, aux pages vieillies volontairement : « De base, on n’était pas en extase », « De base, je n’aurais pas été vers ce genre de livre », « De base, le livre n’est pas hyper sexy par sa couverture, sa forme », « De base, c’est l’inconnu », « De base, c’est l’inattendu ».

À priori, il n’y avait pas grand-chose à en dire à propos de cet objet-livre à l’esthétique troublante. À priori seulement. Si son âme était perdue en route, la belle tribu de critiques littéraires en herbe l’a retrouvé, son âme, à force de déchiffrage, décorticage, analysage, bavardage et rigolage. Avant de s’égarer dans les mille et un détails du livre, deux « critiques littéraires » se sont amusés à résumer le livre : « Une âme égarée est l’histoire de Jan, une personne comme tout le monde. Trop pressé. Si pressé qu’il en oublie son âme et son nom. On lui apprend que quand on va trop vite dans la vie, l’âme, elle, reste en arrière et tente de suivre. C’est au moment où il se retrouve sans son âme que le livre va véritablement commencer. »

Un résumé, c’est un résumé. On peut faire aussi bien, autrement. Par exemple « pitcher » le livre. Le réduire à une phrase choc. Avec les critiques littéraires en fête, ça donne :
« Un homme à la recherche de son âme dans un monde qui va trop vite »
« Il a perdu son âme, ça tourne mal (la suite vous étonnera) »
« Il a perdu son âme, il a retrouvé son âme »
« Un homme attend son âme »
« Un homme s’attend »
« Et attendre ».
« Et attendre » est une expression récurrente du livre. I poczekaj en polonais.

Comme le personnage principal, le lecteur d’Une âme égarée doit attendre avant d’entrer dans l’âme du livre. Un lecteur pressé peut rebrousser chemin, ses chances sont nulles d’y trouver quelque chose. Une âme égarée donne ce que le lecteur donne de lui-même. C’est un livre généreux, à condition d’y mettre de la générosité.

Curieux, cette idée que l’âme parle. Beaucoup n’auraient pas parié un kopeck sur cette croyance. L’âme parle tant à ces lecteurs en short que l’un d’eux imagina, tenez-vous bien, une lettre raturée à double entrée que Jan aurait envoyée à sa mère lorsqu’il avait dix ans, et que son âme lui aurait adressé à l’âge adulte. Faut être un peu frappadingue – ou adolescent – pour oser un tel scénario. Et ça marche. La lecture se dédouble. La rature fait texte. La magie littéraire opère. L’âme fait tourner les têtes. Et le stylo.

Des recherches effrénées pendant cette Fête de la critique ont abouti à la conclusion mathématique suivante : l’homme va trois fois plus vite que l’âme. Un moment, l’âme décroche et l’homme se retrouve évidé. C’est une histoire de palier de vitesse à ne pas dépassé. Jan, le personnage principal, a vraisemblablement franchi ce palier. L’âme suit ce que son propriétaire a parcouru, mais en décalé. Un exemple parmi cent : l’âme, en page gauche, voyage en train. Jan, en page droite, est assis dans le salon de sa maison, et attend ; à la fenêtre, on y voit passer un train. Ce n’est pas très net, l’enquête s’impose, faut chercher, et bien souvent, avec le temps, en feuilletant inlassablement le livre, on y trouve quelques indices.

Dans Une âme égarée, Jan se retrouve seul. Son âme ne va pas assez vite pour le suivre. Le médecin lui conseille : « Znajdź sobie swoje miejsce i poczekaj » (« Trouvez-vous un endroit et attendez »). Jan cherche. Trouve une maison en pleine nature. Et attend. En rêvant de ses proches. En regardant des histoires d’amour à la télévision. En placardant des portraits au mur. En faisant de la couture (parce qu’il y a un accroc dans la nappe ?). En buvant du thé. En lisant des lettres.

Le temps passe. Le temps se perd. L’âme suit Jan à la trace, marche sur ses pas, prend un train, va à la plage, et le retrouve dans cette maison. Épuisée, sale et couverte d’égratignures, elle soupire : « Enfin ! » Les cheveux de Jan ont poussé. Il a adopté un chat. Une plante, qui était toute petite, a grandi. Après l’arrivée de l’âme, la plante, qui avait déjà traversé la table, est rejointe par d’autres plantes qui envahissent la maison dans une explosion de couleurs. Le réveil est enterré. La valise est rangée. Jan prend le temps de vivre, tandis que les couleurs prennent le dessus sur le noir et blanc. Enfin, pas totalement : tout est couleur sauf une des plantes. On ne le remarque pas d’emblée. Une des plantes aussi a perdu son âme. Cette plante a poussé trop vite. Cela augure un prochain livre Une âme égarée, le retour. Une stratégie éditoriale ?

Nous l’avons vu, c’est par le déchiffrement collectif que les lecteurs ont commencé
véritablement à y entrer, dans le livre. Non pas sur le propos général, mais par les micro-détails. Qui dit déchiffrement ne dit pas (toujours) trouvaille. Des mystères restent non élucidés (avis aux amateurs) :

un cerf à taille réelle, qui se retrouve à la taille d’une tasse de thé
des pas dans la neige partent de nulle part
une pagination irrégulière, avec des sauts
de trente pages (pour dire la mémoire trouée ?)
du matériel de couture, des boutons, un fil et une aiguille
un timbre de cinquante couronnes suédoises.
des gribouillages écrits en crayon de bois, illisibles (la marque du temps qui passe ?)
un lapin qui boite légèrement de la patte avant gauche
des portraits sans réel visage accrochés au mur (les Beatles ?)
un point rouge dans une ambiance grisâtre et froide
l’âme représentée par une petite fille, ou un petit garçon

Une âme égarée est un livre d’enquête métaphysique. Ce mystère autour de la
représentation de l’âme dans le livre fit l’objet d’une belle discussion : L’âme a-t-elle un genre ? Est-elle transgenre ? Est-on obligé de dire si l’âme est fille ou garçon ou... ? Ces mystères sont à l’image du livre : plutôt que de créer du dissensus, ils ouvrent à l’interprétation. Une âme égarée ne produit pas d’avis différents. Il produit une dynamique d’enrichissement. Une idée arrive, puis une autre, encore une autre, les idées s’additionnent, et on se dit ben oui, pourquoi pas ! Même si l’âme n’est pas un sujet quotidien — on n’en parle pas tous les jours —, ici ça parle. Par sa petite dimension onirique, on s’y glisse et on n’en ressort pas.

L’on peut lancer 30 000 hypothèses sur une même image, l’on ne pourra jamais dire à un lecteur d’Une âme égarée : « Tu as tort ». Les hypothèses ne seront jamais fausses, elles ont autant de raisons d’être qu’il y a d’interprétateurs. Parce que c’est un album presque sans texte et que l’image est suggestive. La succession des images est construite de façon à produire une grande puissance narrative. Les images ouvrent à d’infinis récits. — Ben oui, vous lisez Tchoupi va à l’école, il n’y a pas beaucoup d’interprétations, ça va être très réaliste. Dans Une âme égarée, il y a une plante qui pousse de la table, deux chaises sont présentes autour, la page d’après une seule, puis de nouveau deux. Les symboles ici sont forts, et leurs interprétations perpétuelles.

Comment conclure ce récit d’immersion dans cette fête ? Peut-être en restituant cet avis, laissé sur un coin de table par un de ces lecteurs en short. « Public d’Une âme égarée : Les patients, curieux, un peu barrés, rêveurs, poètes en herbe, philosophes, malins ».

Pour la Fête de la critique,
Joël Kérouanton

Un grand merci à tous les participants de la Fête de la critique pour leurs contributions et leurs idées

Référence d’Une âme égarée

Titre original : Zgubiona dusza
© Olga Tokarczuk, 2017 pour le texte
© Joanna Concejo, 2017 pour les illustrations
© Éditions FORMAT, Wroclaw, 2018 pour la traduction en langue française
Traduit du polonais par Margot Carlier
Imprimé en Pologne par Edica
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 978-83-61488-903
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
Cet ouvrage a bénéficié du soutien du ©POLAND translation program.

Notes

[1En Polonais : « Et attendre »

[2Marathon festif de lecture, la Fête de la critique invite chacun à s’exprimer sur son expérience de lecteur, pendant une semaine, à la librairie L’Embarcadère.

[3Il y a eu débat : doit-on nommer ou taire la marque du brumisateur ? Au final, la marque est gardée pour une question de sens : le brumisateur Évian se confond avec l’objet, comme le Paic Citron se confond avec le produit vaisselle. L’on a pu entendre, après décision, un lecteur blaguer en disant : « On attend notre chèque »

[4Résultats du vote
1er - Une âme égarée, Olga Tokarczuk et Joanna Concejo, éditions Format : 9 voix.
2ème - Fourmis, Cyril Houplain, édition Milan : 5 voix.
3ème - L’Argent, Marie Desplechin et Emmanuelle Houdard, éditions Thierry Magnier : 3 voix.
4ème - Le géant du lac, Alice Bossut / Marco Chamorro, éditions Esperluète : 2 voix.
5ème - Dans la tête d’Albert, Annie Agopian et Carole Chaix, éditions Thierry Magnier : 1 voix.

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